Nous Ne Sommes Pas Sœurs
Et nous n'avons pas besoin de l'être pour être féministes
Egun on,
Cette histoire se termine bien.
Il y a une dizaine de jours, une connaissance me signale qu’une personne (pronoms iel, minorité sexisée) vient de poster sur le pire-réseau-social-du-monde1 un commentaire qu’elle estime injuste sur mon travail dans Patriartech. Telle un Perceval des internets (c’est à dire naïf et mal entraîné), je me rends sur le post en question pour découvrir qu’on m’y reproche d’être une femme qui invisibilise les femmes.
Pourquoi ? Dans les quatre pages où je traite de l’invisibilisation des femmes dans wikipédia, j’ai mentionné deux initiatives anglophones de réparation, mais je n’ai pas été exhaustive. Je n’ai pas mentionné l’initiative francophone de la personne qui m’a taguée sur la place publique du pire-réseau-social-du-monde.
Comment pensez-vous que j’ai réagi ?
Non, je ne me suis pas transformée en Hulk, mais j’ai poussé le cri de guerre de toute féministe qui s’en prend une de la part de son camp (avec une petite pointe dans les aigus) :
ET LA SORORITÉ !!!!
(ça sonne aussi bien qu’HULK SMASH!")
SORORITÉ ? FAUX-RORITÉ, OUI !
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais elle venait appuyer sur un nerf (le nerf faux-ministe2) ou une zone sensible, celle d’être une mauvaise féministe (oh la culpabilité judéo-chrétienne, mon moteur et mon boulet).
Et puis, il faut dire que ce petit uppercut bien placé, même de mauvaise foi, venait alimenter une croyance sombre.
La sororité m’a toujours paru une bonne grosse blague de postféministe bourgeoise prête à t’écraser tout en s’écriant “Pureté Militante!!!” ou “Et la sororité ?” à la moindre critique retournée contre elle.
Bref, marchons sur nos “sœurs” pour tirer la couverture à nous a longtemps été ma vision de la sororité.
Mais en fait, pourquoi cette méfiance de la sororité ?
1. SORORI-QUOI ?
Je l’avoue, j’étais une enfant dictatrice. Probablement car je ne concevais mon autonomie que par la domination des autres. Faire ce que je voulais passait par m’élever le plus haut pour devenir inatteignable. Élevée dans une société qui fait de la compétition une qualité et élève la rivalité au rang d’art, le terme vague de sororité me semblait plaqué sur une réalité bien différente.
J’ai vécu la fin de mon adolescence au moment où les jeunes chanteuses et actrices se faisaient traîner dans la boue par des tabloïds qui exaltaient leur rivalité ou lorsqu’elle les montrait en bande, les mettait en scène comme des groupes dangereux pour elle-même (drogue alcool, pantalon taille trop basse3) et pour la société qu’elles perturbaient forcément par leur exactions.
Pourtant, j’ai vécu peu de rivalités avec des femmes et des personnes sexisées. J’ai été élevée au sein d’une sorotrie très saine avec deux petites sœurs que j’aime profondément pour ce qu’elles sont et pas juste par un hasard de l’ADN. J’ai toujours eu beaucoup d’amies proches. A ce stade, je suis à deux doigts de dire :
En fait, il y avait deux réalités très différentes : mon quotidien où la sororité ne se disait pas, mais se vivait en actions - croire mes amies par défaut, soutenir mes amies- et la théorie féministe qui me semblait à des années lumières de ma réalité.
Peut-être parce que, early millennial, j’étais tombée dans le piège du postféminisme.
2.LEAN IN(TO CAPITALISM)
J’ai commencé à travailler dans le privé au moment où Sheryl Sandberg clamait partout “Lean in4”. En français “En avant toutes : les femmes, le travail et la pouvoir” avec une préface de nulle autre que Christine Lagarde, la première ministre de l’économie d’un pays du G7, la première DG du FMI et présidente de la banque centrale européenne.
Le voilà la féminisme dont on rêvait ! Blanc, bourgeois, capitaliste !
La libération passait par l’économie, le succès au travail et la capacité à prendre des chemins détournés. Je me rappelle encore de la métaphore de la carrière non pas comme une échelle à grimper (avant de se fracasser la tête sur le plafond de verre), mais bien comme une cage à poules pour nous expliquer qu’il fallait faire des mouvements de carrière horizontaux. De quoi vous donner le tournis.
En anglais, ça sonnait mieux : “jungle gym”, alors qu’en français, autant “cage” que “poules” empêchait un peu de se vautrer dans le rêve néolibéral du “quand on veut on peut”. En tout cas, près de 10 ans dans le privé du privé m’ont bien convaincue que c’était bien d’une cage dont il s’agissait, une cage dans laquelle je m’agitais telle une poule sans tête. Enivrant, mais plus proche du film d’horreur que de la grande libération collective.
La sororité s’exerçait par du mentoring qui consistait à ne surtout pas remettre en cause les structures, mais à compter sur la réussite individuelle pour prouver que les femmes n’avaient qu’à se bouger pour avancer.
La sororité version diet - le goût, mais pas les calories qui donnent l’énergie réelle de renverser la société.
3.AU-DELA DE LA SORORITÉ
Je ne déteste rien de plus qu’un message d’une inconnue qui commence par “ma sœur”, mais je comprends mieux d’où il vient désormais. Le problème, c’est, bien sûr, quand il est toujours utilisé par le même type de féministes (blanche, bourgeoise, capital culturel/ visibilité/ bourgeoisie) et qu’il ne sert qu’à avancer leur propre business.
Il faut dire que le terme de sororité même me gêne aux entournures à l’instar de Josie Richet citée par Florence Andoka dans son délicieux essai sur Delphine Seyrig :
Pourquoi cette référence à la famille pour désigner un lien positif entre des femmes ? Pourquoi réduire et normer nos liens en faisant référence à l’institution la plus féroce du patriarcat ? Je trouve que c’est aussi une manière insidieuse de donner au lesbianisme un parfum d’inceste, puisqu’on ne touche pas sa sœur.
Seyrig en embuscade, Florence Andoka
Nous ne sommes pas sœurs, et ce n’est pas grave. Nous ne sommes pas non plus adelphes car nous n’appartenons pas à une famille. La sororité et l’adelphité sont des moyens de réunion contre l’oppresseur, je l’entends, mais nous empêchent aussi de penser au-delà de l’institution qu’est la famille, le “berceau des dominations” tel que le désigne Dorothée Dussy.
Proches, allié.es (un autre mot à décortiquer), ami·es, potes, l’autre là5, connaissances, collègues, camarades… Il y a de nombreuses manières de désigner nos constellations de solidarité sans passer par le vocabulaire de la famille.
Et des exemples de solidarité en action, j’en ai plein. C’est Milène Le Goff qui co-organise tout un événement autour du 50e anniversaire du tribunal des crimes commis contre les femmes et qui partage sa recherche en cours avec un désintérêt qui tient de l’hallucination collective à voir les réactions des universitaires présent·es. Son livre est d’ailleurs disponible chez Hors d’atteinte et c’est une pépite.
La solidarité, c’est aussi Elise Thiébaut qui ouvre sa lettre à des plumes pour qu’elles se fassent entendre, qui pense à la collectivité des voix au-delà de l’hyperincarnation.
Cette solidarité, c’est Zina Mebkhout qui essaie au maximum de partager ses connaissances avec des associations sans qu’il y ait rétribution adéquate.
C’est aussi Théo Fachan qui offre de son temps pour financer des cagnottes de soutien aux personnes qui subissent une répression terrible au Sénégal en ce moment alors que Théo est loin d’être privilégié économiquement.
Des exemples, j’en ai des dizaines. Ces exemples, ils montrent aussi que l’on n’a pas besoin d’une identité commune pour s’aider, essayer de se comprendre et continuer à se battre pour un monde inclusif au-delà des dominations.
Et mon histoire de faux-rorité alors ? Comment se termine-t-elle ?
J’ai contacté la personne en dm qui m’a dit à quel point iel avait apprécié mon essai6. Nous avons échangé et la situation a été résolue avec la possibilité de travailler ensemble à l’avenir. Je suis de l’école “kill them with kindness.”
Néanmoins, je ne suis pas allée voir si le post avait été retiré. J’ai appris de mes erreurs (et de la fragilité de mon ENORMEGO).
Laster arte,
Un indice : chaque post ressemble à un discours de cérémonie des oscars.
A ce stade, vous connaissez la newsletter. Non, les jeux de mots ne sont pas optionnels. Le mot-valise est mon plaisir, ma passion, mon ode à la langue française, anglaise et basque (j’ai sorti mon premier mot-valise en basque il y a 10 jours, j’ai failli faire une rupture d’anévrisme de joie).
Non, clairement, le pantalon taille-basse est dangereux.
En 2013. Ah, le temps béni de… Non, en fait, c’était pas plus béni que maintenant.
Oui, moins sympa tout de suite
Alors pourquoi relever seulement ce qui ne lui avait pas plu ? Ah la la…









Que dire aussi des jeunes filles qui s’appellent « frère » entre elles ? La famille est un référentiel omniprésent et tu as bien réussi à décrire tout ce qu’il y’a de gênant à ça. Je suis aussi freinée par l’adjectif qualificatif qui accompagne ces mots (ma sœur, ma copine, ma camarade), cette appropriation qui peut vite faire tomber dans l’exclusion me met mal à l’aise. Ensemble est le terme que je préfère mais son utilisation est limitante. Tu m’as mis en quête de meilleurs mots et pour ça merci
Je l’avais lu lors de sa publication, et je le relis ce soir. Merci pour ces réflexions, qui continueront à me faire avancer. De mon côté, j’ai toujours eu du mal avec les termes « sororité » et « adelphité » , non pas tant pour leurs concepts que pour leurs définitions souvent fluctuantes selon les intérêts de chacun•es et la charge qui finit par nous être imposée. Je n’avais jamais fait le lien avec le terme et la famille et comment de fait sa déplace la relation et les intentions, donc doublement merci .