Consommateurice ou lecteurice ?
La possibilité de lire en toute conscience à défaut de toute liberté.
Egun on1 !
Cette édition estivale du non book club2 penche vers l’excès dionysiaque, les soirées d’été qui s’étirent encore un peu, le verre de pétillant de trop, les livres qu’on dévore jusque tard dans la nuit. Une quarantaine de livres pour tout vous avouer.
C’est aussi la dernière édition de Word Economy qui renaît de ses cendres la semaine prochaine.
Au programme :
Consommateur·ice ou lecteur•ice ?
Le flux de conscience de toutes mes lectures de juillet/ août
Quand devient-on consommateur·ice de lectures plutôt que lecteur·ice ?
Déjà en mars je me demandais si l’abus de lecture était dangereux pour la santé car ce n’est pas la substance le problème (à moins que vous ne sniffiez de la mort aux rats ou regardiez BFM ce qui revient au même pour votre âme), mais la (sur)consommation de ladite substance.
Tout nous afflige et nous nuit et conspire à nous transformer en consommateurices de livres plutôt qu’en lecteurices. A commencer par les sites goodreads et Babelio qui, s’ils permettent de créer des communautés de lecteurices à travers les pays, se paient de notre présence en nous demandant de:
-noter les livres
-laisser un commentaire client·e lecteur·ice
J’ai été une fervente utilisatrice de goodreads, mais avec toujours une réticence quand venait le moment de donner des étoiles à un livre. Que veulent dire ces étoiles sans barème? La note réduit et amène à une réaction épidermique qui tient du jetage d’opinion à la figure. Nous nous rappelons toustes d’une note qui nous a brisé le cœur ou nous a laissé vaguement humilié. Alors pourquoi infliger la même chose à quelqu’un d’autre?
On nous demande d’évaluer le livre comme on évalue la coque de smartphone qu’on achète sur un site en ligne ou notre expérience dans un restaurant ou chez le cordonnier. Et, bien sûr, en notant les livres on nourrit un algorithme qui va venir nous recommander des livres similaires, nous enfermant ainsi dans une énième bulle de filtre. Si vous ne le saviez déjà pas, goodreads appartient à amazon. Quant à Babelio, en se basant sur les critiques du site, celles que les lecteurices y laissent gratuitement, il propose des outils de recommandation aux libraires pour mieux cibler les mêmes lecteurices. Un réseau social comme un autre.
Noter requiert un effort cognitif moindre qu’exercer notre empathie ou prendre le temps de laisser une critique complexe plutôt que remplie de bons mots qui relèvent le plus souvent de la moquerie. Bien sûr, de nombreux·ses lecteurices prennent le temps de laisser des commentaires qui peuvent être très détaillés et qui invitent à la discussion. Rien n’est jamais perdu.
Ce qui participe aussi à faire de nous des consommateur·ice·s, c’est le décompte des livres lus (coupable !) et l’enfer de la PAL ou pile à lire. Dis-moi combien de livres tu lis et je te dirai si tu es un·e lecteur·ice or, argent ou bronze. Je suis la première à tomber dans cet écueil. J’aimerais ne pas être fière de lire beaucoup, mais la lecture étant considérée comme une activité noble - un autre sujet à discuter-, le fait d’en faire une compétition peut très facilement se cacher sous les oripeaux du “il y a tellement de bons livres” ou de “je veux lire tous les Rougon-Macquart/ tout un auteur” ce qui rappelle dangereusement ces pseudo-voyageureuses qui vous disent avoir “fait” [insérez une destination lointaine ou symboliquement forte] et qui, in fine, collectionne les tampons pour former une identité faite d’avoir plutôt que d’être. Sur goodreads, on vous propose d’indiquer votre objectif de lectures pour l’année pour ensuite vous offrir un rapport sur vos objectifs. Des pratiques qui rappellent étrangement celle de l’entreprise capitaliste. Aurez-vous un bonus si vous avez dépasser le nombre que vous vous êtes fixé?
Quant à la pile à lire, matérielle ou numérique, elle relève surtout de la performance. Qu’on l’appelle tsundoku ou pile à lire, le concept revient au même : une accumulation sans fin et parfois sans fond. Pour une lecteurice qui lit sa pile à lire, combien achètent des livres qui, deux ans après, prennent toujours la poussière ? La pile à lire nous rassure-t-elle sur un futur rêvé où nous prendrons le temps de lire, ou vient-elle nourrir notre culpabilité de ne pas lire assez ?
Les pointillés qui connectent nos attitudes de lecteur·ice·s à une société qui vend du livre comme objet de culture, mais surtout objet de classe, ne sont ni longs ni difficiles à tracer.
Car il y a aussi cet angle à réfléchir : quels livres lit-on de nous-même ? Avec la rentrée littéraire, il est tentant de lire le livre dont tout le monde parle, le livre dit exigeant, le livre Galligrasseuil comme une marque de distinction, mais aussi de reconnaissance. Et, si les acteurices de la culture aiment à disserter sur l’exception culturelle française et le livre comme un objet d’exception - on se rappelle les discussions brûlantes sur l’ouverture des librairies pendant le confinement comme commerce essentiel- on nous le vend bien comme objet de consommation avec les accessoires attendus.
L’un de ces accessoires, c’est ce bandeau rouge avec le nombre des ventes : “Déjà plus de 200 000 lecteur·ice·s conquis·es". Conquises ? La lecture est-elle un énième champ de bataille marketing ? Le best-seller n’a pourtant rien d’un gage de qualité. L’excellente newsletter d’ Isabelle Sorente sur Freida MacFadden, en plus de questionner l’humanité de l’autrice, nous invite à questionner son succès en analysant le (manque de) style de la mystérieuse médecin/autrice3. Mais le bandeau peut aussi être une forme de validation/garantie amenée par un·e autre auteur·ice (le blurb en anglais) qui vient nous dire de ne pas rater ce livre qu’il·elle·s ont aimé·e.
Un deuxième accessoire de vente, c’est le prix littéraire qui a longtemps eu tout d’un grand mercato brumeux dont les raisons d’attribution semblaient parfois questionnables. Les mêmes maisons d’édition récompensées, les mêmes membres du jury qui se satisfaisaient d’avoir élu le livre de l’année. A ce titre, les écrits de Mathieu Galey, critique et écrivain décédé en 1986 sont édifiants. Dans son journal intégral non expurgé qui ne parut que longtemps après son décès pour ne pas froisser certain·es membres de l’intelligentsia française, il raconte les jeux de pouvoir, les bassesses et les mesquineries de ces jeux de chaise musicale. C’est notamment le cas du scandale du Goncourt 1971. Trois académiciens (auteurices Gallimard) démissionnèrent quand Bernard Clavel fut élu au lieu du candidat soutenu par Gallimard, Félicien Marceau4. Yves Berger, directeur littéraire de Grasset à l’époque, surnommé le manitou des prix littéraires, avait, semble-t-il, manigancé pour que ce fut le cas et pour éviter de se retrouver avec un jury acquis à Gallimard5.
Le prix - surtout Goncourt- reste un moteur de vente, malgré les conflits d’intérêt qui ont émaillé son histoire ainsi que son manque de discernement dans le passé. Mais juger une œuvre sans recul, est-ce réellement possible ?
Dans ce brouhaha de notations, d’informations, de book club sponsorisés par des maisons d’édition ou mené·s par des auteur·ice·s, il est bien sûr impossible de ne pas être influencé·e, mais il est possible de s’en rendre compte et d’essayer de retrouver sa souveraineté de lecteurice.
Comment ?
En prenant le temps de se renseigner sur ce qu’on lit. En ce qui me concerne, je le fais en me souciant des maisons d’édition qui publient les livres que je lis. Certain·es préfèreront en savoir plus sur l’auteur·ice.
En prenant des notes sur ses lectures ce qui permet de se rendre des comptes : pour moi, c’est ma base de données où je note tout ce que je lis ainsi qu’un un carnet où j’écris mes impressions à chaud ainsi que les citations qui m’ont marquée, mais aussi ce non book club où je vous partage mon voyage de lecteurice avec ses aléas et ses errances et sa tentation de la consommation.
En lisant selon son cœur. Qu’est-ce qui nous intéresse ? Qu’est-ce qui nous fait un peu peur ? Lire est un choix. Echappatoire ou aventure de découverte de soi ?
Mais alors, cet été, où me suis-je placée sur le continuum lectrice-consommatrice ?
Avant de partager le flux de conscience de mes lectures de l’été, je vous rappelle que Julia Marras de la newsletter Aux livres etc et moi-même organisons un book club. Il s’appelle Lire à la marge.
Nous parlerons du recueil québecois Libérer la paresse (ed. du Remue ménage) le 12 septembre à 18h (heure de Paris) en visio avec les directrices du recueil : Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy et le 19 septembre à 19h à la librairie l’Instant dans le 15e arrondissement.
Vous pouvez encore vous inscrire en remplissant ce formulaire. J’ai hâte de vous rencontrer.
Un été dionysiaque- le flux de conscience du non book club
Installez-vous confortablement, j’ai beaucoup lu. Une quarantaine d’ouvrages, je l’ai dit plus haut.
En juillet ce fut :
Overgrowth de Mira Grant ( SF, ed. Tor grand groupe Macmillan) : de la SF sur fond d’invasion de plantes vertes extraterrestres. Cette lecture distrayante m’a convaincue que je faisais bien de flatter mes plantes à chaque arrosage et confirmé la justesse de ma méfiance envers la salade.
Paresse pour tous d’Hadrien Klent (Le Tripode, indépendant) que j’ai passé le mois à appeler “Le droit à la paresse” ce qui vous révèle ma position quant à la proposition du personnage principal du roman, à savoir la semaine de 15h : oui, merci. Comment travailler plus à moins travailler ? La mission d’une vie et probablement la bête noire de Bayrou, le pourfendeur des jours féries. Rendez-vous le 10 septembre.
Je suis retournée vers le fantastique avec Sunrise on the reaping de Suzanne Collins qui raconte l’histoire d’Haymitch Abernathy, le mentor de Katniss Everdeen dans la trilogie Hunger Games. Surprise, le livre est publié chez un éditeur indépendant aux Etats-Unis, Scholastic Press, ce qui colle bien à son message anticapitaliste, mais qui est rare dans notre paysage éditorial. Cette découverte a ajouté à mon plaisir, mais le livre, lui, a été aussitôt oublié que lu.
Sur les bons conseils de Jia Tolentino du New Yorker (ceci est une relation parasociale), j’ai lu la traduction anglaise de Perfection de Vincenzo Latronico (éd. indépendant Fitzcarraldo, trad. Sophie Hughes) que j’ai commencé par détester avant de me rendre compte que ce que je détestais, c’était l’effet miroir de ce livre. Si vous êtes un millenial/ gen Z de la classe moyenne à CSP+ qui a un métier dans le tertiaire (créatif particulièrement), certains extraits vous feront grincer des dents. Risque de bris de molaire si vous êtes l’un de ces digital nomads du tryptique géographique Berlin-Lisbonne-Athènes qui alimentent le business Airbnb et Booking, sont perfusés au Spritz-kombucha et donnent de temps en temps à une cagnotte pour se sentir bien. + 2 points si ils ont été volontaires à une soupe populaire, mais juste une fois, pour voir. Latronico s’inscrit dans l’héritage des Choses de Perec, c’est incisif, mais d’une incision qui crèverait l’abcès.
J’ai ensuite relu La fin des monstres de Tal Madesta (ed. indépendant la Déferlante). L’essai personnel est un genre fascinant qui peut aller de la réflexion sociologique et quasi universitaire tout en étant personnelle à la Maggie Nelson - on parle d’autothéorie, ce que Lauren Fournier analyse dans son livre de 2022- au récit chronologique d’un bout de vie qui illustre le slogan féministe des années 60 “l’intime est politique”. Cette deuxième lecture m’a permis de goûter à la sobriété de cet essai. Une forme d’ascétisme dans l’écriture pour aussi s’échapper du fantasme du monstre ?
Dans la lignée de Klent, je me suis jetée sur l’Éloge de l’oisiveté de Bertrand Russell (ed. indépendant Allia) pour creuser ce droit à la paresse sur lequel a écrit Paul Lafargue avant lui. Ah tous ces hommes qui ont le temps de parler de l’oisiveté. Délice que ces courts ouvrages édités par Allia dont je retiendrai cet extrait :
La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galérien.
Bénie par les déesses de la lecture, j’ai continué mon strike (déesses de la lecture du bowling) en lisant La vérité sur la lumière d’Auður Ava Ólafsdóttir (ed. indépendant Zulma, trad. Eric Boury). Quel talent de savoir écrire avec autant de fraîcheur, de laisser filtrer l’étrangeté du monde au détour d’une discussion. Ólafsdóttir fait partie de ces auteurices que l’on retrouve avec le plaisir d’une forme de familiarité et qui, pourtant, parviennent à vous surprendre. Un délice.
J’ai ensuite relu Politics and the English language de George Orwell (ed. Grapevine = fausses éditions pour livre électronique…). Orwell est-il le le Boileau6 de la langue anglaise ? Si oui, c’est en beaucoup plus amusant. Un livre à lire pour améliorer son écriture et se laver l’esprit (et le crayon) avec des conseils pratiques très efficace pour un·e professeur·e qui essaie de dé-ChatGPTiser les écrits de ses étudiant·e·s.
Waiting for Britney Spears de Jeff Weiss (ed. indépendant Farrar, Straus and Giroux) se veut une réflexion un peu gonzo d’un ex-paparazzi devenu journaliste culturel reconnu. J’ai lu une énième exploitation de la star qui m’a à peu près fait autant mal au cœur que ses vidéos de danse sur son compte instagram, preuve s’il en est que si l’on sait brûler les idoles, on aime encore plus s’approprier leur pseudo-libération pour mieux continuer à les épier.
Sorrowland de Rivers Solomon (ed. indépendant Farrar, Straus et Giroux) est venue brûler ce sentiment de malaise. Incroyable roman de science-fiction entre écoféminisme et dystopie-utopie africaine-américaine qui prend pour sujet de ces communautés/ sectes où des enfants sont élevés dans un monde alternatif. J’ai pensé, bien sûr, à La parabole du semeur d’Octavia Butler, mais aussi à Alien. Un roman queer qui tient aussi des freaks et nous parle des monstres que nous sommes sous nos habits d’humains. Rivers Solomon est entré·e dans ma liste automatique : iel publie, je lis.
Mais, c’était l’été que diable et j’avais envie de me détendre après toute cette beauté et cette réflexion aiguisée qui, je l’avoue, me demandait un effort intellectuel que je ne souhaitais pas forcément fournir. Quoi de mieux que de la fiction commerciale assumée et efficace ? Quoi de pire surtout, quand le texte est une tentative transparente de ménager la chèvre (Le grand capital) et le chou (le lectorat qui est éduqué au féminisme) tout en s’assurant une adaptation Netflix?
These summer storms de Sarah McLean ( ed. Little, Brown Group, Hachette) est typique de ces romans récents qui ont un vernis féministe en mode bingo enfonçage de portes : Picasso est un misogyne, être un millionnaire c’est mal, les riches sont vils et pleutres, sans pour autant rien remettre en question et le tout sur fond d’histoire de personnes très privilégiées sans pour autant être aussi grinçante que White Lotus dont on est déjà un peu lassé, non ? A la fin, l’argent amour triomphe, c’est ce qu’on appelle un conte de fée chier.
Le butor étoilé de Sigolène Vinson est venu nettoyer cela avec la beauté de son verbe (ed. indépendant Le Tripode). Entre roman et chant poétique, un bijou de style pour celleux qui aiment le travail de la langue. Une lecture qui vous fait ralentir pour en saisir les détails. Certes, je n’ai pas ralenti longtemps.
J’ai ensuite eu le privilège de lire un roman de la rentrée littéraire, Transatlantique de Camille Corcéjoli (ed. indépendant La Contre Allée) est à la frontière du témoignage. J’aurais aimé que l’amitié y prenne un rôle encore plus fort et la langue m’a laissée indifférente. Le récit de torsoplastie et d’Amérique plaira peut-être plus à quelqu’un·e de plus jeune et/ou qui se pose des questions sur le sujet ainsi qu’aux amateurices de poésie enchâssée dans la prose.
VIBES, LORE, CORE, Esthétique de l’évasion numérique de l’historienne de l’art Valentina Tanni (éd. indépendant Audimat, trad. Willy Lachaise). L’essai est très riche en sources et réflexion, et si je suis familière avec certains des concepts, j’ai appris énormément sur l’esthétique internet des années 2000, autant musicale que visuelle. J’ai eu l’impression que cet essai me plongeait dans un état hypnotique, mais c’était peut-être un effet secondaire de la combinaison soleil brûlant et plage à galets qui m’empêchaient d’être jamais complètement confortable, me maintenant dans un état d’hyper vigilance pour ne pas me retrouver avec un orteil en moins lors de mes déambulations hallucinées. [Se plaindre des galets témoigne bien de mon privilège du touriste qui a déjà la chance de partir en vacances. Mea culpa.]. J’ai contacté l’autrice qui m’a dit qu’elle venait dans quelques librairies françaises en janvier. Sorcière Misandre tu ne la recevrais pas à Rennes par hasard ???
J’ai ensuite lu par dessus l’épaule de la lumière de ma vie Les forces de Laura Vazquez (ed. du Sous-sol chez Editis= Kretinsky) qui sort pour cette rentrée littéraire. Ma lecture est restée distante, mais je pense que lire ce roman qui se veut chant - et écrit par une poétesse médaillée du Goncourt de la poésie (ce qu’on nous indique bien dans sa biographie)- n’était pas le meilleur choix après l’essai précédent. L’équivalent de boire du vin après du melon. Le melon, délicieux au demeurant, vient gâter le goût du vin quelle que soit sa qualité. A retenter, car j’ai le sentiment d’être passée à côté du livre. Plutôt que d’apprécier les mots de l’autrice, je réfléchissais à la stratégie d’édition d’Adrien Bosc, imaginant le pire (soleil brûlant + course de galets+ éducation catholique qui voit le mal partout). Etait-il un Méphistophélès de l’édition ou un simple homme (qui a vendu son âme sa maison d’édition à Editis) et éditeur qui avait du nez et le sens du marketing ? Il est d’ailleurs temps de mettre à jour cette cartographie éditoriale française :
L’essai suivant, One Day Everyone Will Have Always Been Against This (ed. Knopf, Penguin Random House), m’a fait faire un roulé-boulé mental de beauté (malgré les galets) et immédiatement commandé les romans d’Omar El-Akkad. L’auteur est un ancien journaliste d’origine égyptienne naturalisé étatsunien récemment (ce dont il est question dans le livre). Il a couvert pendant dix ans la guerre menée par les Etats-Unis en Afghanistan. Ce livre brillant qui se focalise sur le génocide en cours à Gaza analyse la manière dont le libéralisme raconte sa propre histoire, mais aussi celle des peuples oppressés dont on ne reconnaîtra l’oppression que des années après quand celle-ci ne menace plus le pouvoir en place. Édifiant, oui, mais qui donne aussi des pistes pour agir. Continuez à parler, partager et donner. Tout ne se fait non plus sur les réseaux, trouvez votre terrain de prédilection.
A ce stade de l’été, j’étais survoltée et j’avais besoin de faire redescendre la pression mentale, j’ai donc relu Sapphire Flames et Emerald Blaze, les deux premiers tomes de la deuxième trilogie de la série Hidden Legacies du duo Ilona Andrews ( Avon/ Harper Collins). De l’urban fantasy efficace avec des gens qui se battent puis qui s’embrassent, puis qui se battent. L’équivalent du blanc-manger qui permet de rétablir l’équilibre gustatif d’un repas divin, mais très riche. Et faire du bon blanc-manger, c’est difficile !
J’ai ensuite relu Vicious de V.E. Schwab, du fantastico-SF sans vaisseau qui m’a paru un peu daté à la relecture avec de la teen angst qui m’a laissée froide. Est-ce l’âge ou mon retour de vacances qui m’avait rendue aigrie ? Les deux. Plutôt babybel que blanc-manger.
Mon palais littéraire bien frais et reposé, j’ai lu Toutes les époques sont dégueulasses de Laure Murat (ed. indépendant Verdier). Le titre qui reprend une citation d’Artaud vient illustrer un court texte où elle présente deux concepts : les “réécritures” vs “récritures” de textes, en prenant pour exemple les récents débats autour des rééditions de Roald Dahl et Agatha Christie. La réécriture est œuvre artistique et a du sens puisqu’elle retravaille le texte avec un objectif esthétique (passage au film, à une BD ou encore les “retelling” mythologiques par exemple) quand la récriture, elle, vient gommer les oppressions que le texte, par des propos qu’on ne devrait pas tenir/ plus tenir, illumine aussi comme un objet historique. Plutôt que gommer la grossophobie, l’antisémitisme et autres propos discriminants des auteurices qui s’inscrivent dans un contexte historique, utilisons un outil magique… la recontextualisation.
A ce stade du non book club, vous pensez peut-être que l’été est terminé, mais nous n’étions qu’à la fin du mois de juillet. Mon cerveau allait-il exploser? Risqué-je une entorse du nerf optique à défaut d’une entorse de la cheville (non, car j’avais enfin quitté la plage de galets).
En août, j’ai donc lu, mais aussi relu :
Voltairine de Cleyre, (ed. de l’atelier, indépendant) la biographie éponyme de l’anarchiste américaine comme son nom ne l’indique pas, par l’historienne et américaniste Alice Béja. Forme hybride où la chercheuse écrit des lettres à Voltairine de Cleyre pour signifier le dialogue entre l’autrice et l’arnachiste. J’ai vu en Voltairine de Cleyre- l’image qui nous est venue- une figure similaire à Simone Weil ou Madeleine Pelletier, c’est à dire des militantes-martyres a contrario des figures plus hédonistes d’ Emma Goldman, de Marguerite Durand ou de Simone de Beauvoir (minus la pédocriminalité). Mais cela reflète probablement notre propension à la binarité que de vouloir les opposer quand certaines s’estimaient et, très humainement, pouvaient aussi ne pas s’apprécier tout en estimant leur travail respectif.
J’ai ensuite relu Ruby fever de la double trilogie Hidden Legacies d’Ilona Andrews (ed. Avon, Harper Collins), un roman d'urban fantasy parfaitement efficace et satisfaisant, mais surtout, je m’en rends compte, réconfortant. Le pouvoir du blanc-manger littéraire !
J’ai découvert qu’Audrey Haensler avait écrit un essai Long Live Sex and the City (ed. Le Cherche Midi, Editis) qui parle des héritages de la série. J’adore Sex and The City, tout particulièrement les deux premières saisons, qui étaient un OTNI (Objet Télévisuel Non Identifié) et je recommande cet essai à la fois précis et tendre sans excuser les travers de la série à toustes les amateurices de celle-ci, mais aussi aux autres. Samantha Jones pour toujours.
J’ai relu Kissing Tolstoy et Kissing Galileo de Penny Reid (autopublié), de la romance new adult qui met en scène des étudiantes amoureuses de leur professeur ce qui, maintenant me sort par les yeux. Pourquoi me suis-je infligée ceci ? Malgré les nombreuses précautions de l’auteurice sur le sujet, l’alerte Brigitte Macron a sonné.
J’ai découvert le troublant Hexes d’Agnieszka Szpila (Les éditions Noir sur Blanc, groupe Libella, trad. du polonais Cécile Bocianowski). Ecomilitantisme, écosexualité et sorcières dans une Pologne à la fois dystopique (ou juste ultra-réaliste) et médiévale. Je ne suis pas sûre d’avoir “aimé” ce livre, mais ce n’est pas important. Il m’a fait ressentir très profondément : du dégoût parfois, de la joie aussi, mais il a aussi activé mes neurones. Un objet bizarre, qui vient bousculer notre idée des récits.
Suite à un micro-drama dans le monde de la romance (Ali Hazelwood a brièvement désactivé son compte instagram car elle se faisait harceler suite à une plaisanterie sur Hunger Games), je me suis dit que j’allais faire d’une pierre deux coups : la soutenir et lire une romance amusante en achetant Problematic summer romance, d’Ali Hazelwood (ed. Berkley, Penguin Random House). J’aurais dû me fier au titre. En 2025, écrire une romance où les protagonistes ont un écart d’âge de quinze ans (le personnage masculin étant plus âgé bien sûr) quand, en plus, il connaît le personnage féminin depuis son adolescence et l’a donc partiellement vu grandir sonne l’alerte Brigitte Macron, encore !
J’ai ensuite lu un livre de la rentrée littéraire, Ce que je vole à la nuit, de Rebecca Benhamou (Harper Collins). L’exercice du dialogue avec un personne réel (Virginia Woolf ici) sous forme de biographie/ quête introspective est toujours périlleux. J’aurais aimé lire plus de sa recherche biographique pour soutenir cette réflexion sur l’éducation, l’écriture et la maternité. En sus, IMDB ( l’Internet Marion Database) a été activée quand j’ai remarqué la mention de Rebecca Amsellem dans les remerciements. Lisez toujours les remerciements, c’est une mine d’information pour comprendre dans quelle galaxie évoluent les auteur·ice·s. La lecture de cet essai bio/autobio m’a fait repenser au succès de Virginia Woolf auprès des post-féministes. Est-ce parce qu’elles interprètent avoir un lieu à soi comme une autre manière de se libérer des réalités qui les dérangent ? Réflexion en cours.
J’ai ensuite relu la trilogie d’urban fantasy, Burn for me, White Hot et Wildfire d’Ilona Andrews (Avon, Harper Collins). Un plaisir, a contrario des couvertures très harlequiniennes qui ne rendent pas justice au livre, mais on ne peut en vouloir aux auteurices qui décident rarement. Et puis après tout, c’est vrai qu’ils s’embrassent ou plus entre deux combats magiques. Une valeur sûre dans ma galaxie de relecture blanc-manger.
C’est d’ailleurs sur les conseils du couple qui se cache derrière le nom Ilona Andrews -et qui tient un blog très actif - que j’ai lu Tears of a Wolf d’Elisabeth Wheatley (autopublication) et… je pense que la description de toutes les tâches ménagères de ce roman fantastique situé dans un monde inspiré des Vikings a tué mon enthousiasme aussi rapidement que la perspective de devoir nettoyer des toilettes communes. A éviter si, comme moi, vous êtes plutôt magie que manuel de traite des vaches.
J’ai ensuite lu Great Expectations de Vinson Cunningham (Riverrun, Hachette), le critique de théâtre du New Yorker, et l’un des trois hôtes du podcast Critics at large. Le roman partiellement autobiographique raconte l’expérience de Vinson en tant que membre de l’équipe de campagne d’Obama en 2008 qui n’est appelé que “The Senator” puis “The Candidate”. Passionnant sur notre propension à prendre des vessies pour des lanternes (et des politiques pour des hommes providentiels).
Gwyneth d’Amy Odell (ed. Atlantic books, indépendant). Biographie méticuleuse sur Gwyneth Paltrow et son virage de star hollywoodienne qui a joué principalement dans de mauvais films à star du bien-être qui promeut principalement de mauvais traitements. Une analyse très intéressante de l’évolution de goop qui fricote maintenant avec MAHA (Make America Healthy Again = pas de vaccin, pas de crème solaire, mais beaucoup de compléments alimentaires et du sport car le sport c’est la santé). De CEO brillante d’une entreprise qui ne fait pas de profit à intello diplômée de la côte Est quand elle n’a pas fait d’études, le meilleur rôle de Gwyneth Paltrow, c’est encore Gwyneth Paltrow ! Je suis à deux doigts de payer pour écouter l’interview qu’elle a donné dès la sortie du livre à Recho Omondi du podcast The Cutting Room Floor et dont la citation utilisée pour l’illustrer est “No one will understand me til I’m dead.” Osé.
The Inheritance, Ilona Andrews (Autopublication). Le couple écrit régulièrement des séries sur leur blog qu’il·elle autopublient ensuite. C’est la dernière ici qui devait être une novella et est devenu une duologie dont voici la première partie. Entre Urban Fantasy et SF, le roman illustre le kink littéraire qu’est le competence porn, c’est à dire des héros·ïnes (le plus souvent des héroïnes) qui savent presque tout faire, accomplir, et construire, tout en gardant leurs vêtements. Ce competence porn est aussi caractéristique de l’image de la pionnière américaine qui peut flirter avec l’image de la tradwife à la Ballerina farm. Oui, elle sait tout faire : du pain au levain à monter un AK 47!
Really good, actually de Monica Heisey (Fourth Estate, Harper Collins). Un livre vendu comme une romcom qui n’en est pas une du tout et une couverture ponctuée de blurbs comme “Hilarious and profound” (le blurb de Dolly Alderton) qui créent une attente qui dessert le livre quand, après 100 pages, je n’ai toujours pas ri, mais j’ai levé les yeux au ciel mille fois face à cette héroïne qui n’arrive ni à terminer sa thèse, ni à se remettre d’une rupture. L’ai-je pris personnellement ou comme un signe de mauvais augure ? PAS DU TOUT. Je pense néanmoins que le livre vous plaira si vous avez aimé la série de Lena Dunham “Too Much”.
None of this is true, Lisa Jewell (ed. Penguin, Penguin Random House). Du True Crime facile à suivre à base de narrateurices non fiables dont avait parlé Gang de Plumes, la newsletter de Sophie Gliocas sur les RS. J’ai apprécié la tentative de nuance dans la construction de personnages à la fois victimes et coupables, mais j’ai tiqué sur la tendance à ce que les personnages de classe populaire soient considérés comme les pires et, forcément menteurs, même si on veut jouer le whodunnit/ wholied jusqu’à la fin. Efficace, mais téléphoné.
The Betwitching, Silvia Moreno-Garcia (ed. Del Rey, Penguin Random House). Entre Mexique et Etats-Unis, c’est un bonbon pour ex- ou aspirant-étudiant·e en littérature et storytelling. Si vous aimez les histoires de monstres, de disparition et de magie le livre vous ravira. Et si en plus, vous avez un fantasme université américaine perdue dans la Nouvelle Angleterre alors, préparez-vous à l’extase. Le fil narratif le plus récent se déroule en 1998, Buffy contre les vampires commence à être diffusé en 1997 : Hasard ? Je ne crois pas.
The Book of Night, Holly Black (ed. Tor, Macmillan). Relecture en prévision de la sortie du second tome. Du fantastique, des histoires de magies autour des ombres et une héroïne arnaqueuse-voleuse. Le livre pâtit de son côté manuel d’arnaque un peu lourdaud dans le genre du film “Now you see me” ou de “Comment être le meilleur pickpocket en 1000 astuces”. Je veux la magie, pas les rouages.
La nuit au coeur, de Nathacha Appanah (ed. Gallimard, Madrigall). C’est le premier récit lié au True Crime -et aux féminicides- que je trouve aussi fin, peut-être parce que l’autrice est concernée et est un maillon à part entière dans l’histoire de ces trois femmes dont elle fait partie. Je trouvais toujours au True Crime un côté voyeuriste vaguement écœurant car surplombant, aussi bien fait soit-il (Adèle Yon) ou mal (Ivan Jablonka). Un récit déchirant car terriblement doux.
Enfin, j’ai relu la trilogie fantastique d’Holly Black composé de The Cruel Prince, The Wicked King et The Queen of Nothing (Bonnier Books UK, ed. indépendant). D’habitude, je ne suis pas friande des mondes féériques où les gens sont beaux et cruels car ça me rappelle mes années chez une entreprise qui le vaut bien. D’ailleurs, les fées ont un pouvoir, celui de glamouriser les gens c’est à dire leur dire quoi faire et celleux-ci acceptent en souriant car leur cerveau a été lavé et ils veulent grimper les échelons à tout prix. Ces mêmes gens aiment Le Diable s’habille en Prada au premier degré et trouve Miranda Priestly pas si méchante que ç… Ah non, ça c’est… ah si, c’est un peu aussi cette trilogie. J’ai aussi relu la duologie qui suit The Stolen Heir et The Prisoner’s Throne qui met en scène des fées, trolls et compagnie vraiment pas sympas et qui veulent tous du pouvoir et de l’argent. C’est le problème (et le talent) du genre qui vous promet l’évasion pour mieux vous donner une claque de réalisme (relatif) à la figure.
A ce stade, je pensais ne plus lire… et soudain Proust, roman familial de Laure Murat (format poche ed. livre de poche, Hachette/Bolloré- publié par Robert Laffont, groupe Editis= Kretinsky). J’ai corné 217 des 219 pages que compte ce bijou. Lecteurice de Proust, il vous donnera envie de le relire. Non-lecteurice, il vous invitera à vous y plonger. Synchronicité délicieuse : Laure Murat mentionne le même extrait de Dynastie où Steven Carrington fait son coming out qu’Audrey Haensler dans Long Live Sex and The City. Pourquoi cela ? Pour souligner la traduction française homophobe des années 80 qui remplaça “gay” par “malade”. Laure Murat parle aussi d’Emily Dickinson dans sa chambre de liège à elle et de la liberté extraordinaire de pouvoir se consacrer à son œuvre (dans un lieu à soi? Woolf que fais-tu là ?!). Ces rencontres littéraires interlectures me laissent ravie.
Et si j’ai encore lu après ce dernier essai, je terminerai tout de même le non book club estival sur ces mots de Laure Murat. Elle y parle du lecteur qu’était son père, une réflexion qui vient recouper mes questionnements sur le rapport entre consommer et lire.
La littérature plutôt que de l’aider à appréhender le réel, à l’explorer et à le saisir, à s’y confronter surtout, y compris dans sa dimension imaginaire, l’en éloignait à la façon d’une barque qui dérive en silence. Il vivait dans les livres comme d’autres dans des régions éthérées, dans un rêve sans fin, vibrant de lyrismes faciles et éclatants.”Anywhere out of the world” faisait partie de ses mantras. La littérature était son échappatoire plutôt que la porte d’entrée vers les profondeurs.
Proust, roman familial. Laure Murat.
A la semaine prochaine pour un make over de l’infolettre, car si vous pensez pouvoir échapper à l’entreprise qui le vaut bien et aux marronniers, ce ne sera jamais complètement mon cas. L’exorcisme néolibéral est le combat d’une vie, et la lecture est là pour nous aider à sonder nos profondeurs plutôt que de nous en échapper, sauf si on a besoin d’une bonne lecture blanc-manger.
Laster arte7 !
Les précédentes éditions du non book club qui pourraient vous plaire:
Bonjour en basque
Règles mises à jour non book club :
Le non book club est à destination des lecteur·ice·s, pas des auteur·ice·s, je n’y exprime que ma réflexion très située.
Je ne liste que les livres que je lis sans visée « utilitariste » et je surligne en gras les livres qui m’ont le plus touchée
Je ne parle pas de livres offerts par des professionnels, maisons d’édition… S’ils sont offerts par des ami·e·s, je le précise.
Je ne résume ni ne note les livres. Pour ça, vous avez Babelio & co.
Je mentionne les maisons d’édition pour contextualiser la publication.
Et pour l’avoir lue, je confirme que le premier tome de la femme de ménage est téléphoné de bout en bout, mais correspond bien à une époque où beaucoup de contenus (films, livres…) expliquent ce qui est en train de se passer au lieu de le montrer, ce qui n’est bon ni pour l’art ni pour le cerveau.
Un candidat d’origine belge au passé collaborateur, antisémite et qui soutenait le franquisme (n’en jetez plus !)
Admirez ce monument d’hypocrisie où Bernard Clavel exprime sa déception quant aux démissions des trois membres tandis que Raymond Queneau balaye la question du journaliste sur l’appartenance des trois académiciens à Gallimard comme une raison de leur démission conjointe.
D’ailleurs il a fallu attendre 2008 pour que les académicien·ne·s Goncourt ne puissent plus cumuler avec une fonction rémunérée dans une maison d’édition. Un conflit d’intérêt assez évident. Bien sûr, cela n’empêche pas les écrivain·es/ juré·es d’être publié·e en parallèle de leur activité de juré·es par les mêmes maisons d’éditions dont il·elle·s jugent les poulains. Et si la limite d’âge avait été abaissée à 80 ans en 2008, elle a été relevé à 85 ans en 2024.
“Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.” L’Art poétique.
A bientôt ou à plus tard en basque.









Merci pour cette lettre ! Et pour mettre le doigt sur la partie consommation liée à la lecture, en bonne fourmi qui veut chaque année lire plus que la précédente, je l'ai pris personnellement mais c'est très bien. Ça permet de se remettre un peu en question. Par contre pas de rencontre prévue, non, ça ne devait pas être chez moi !
Merci pour cette lettre Marion
Comme d'habitude tu pointes pleins de choses intéressantes et vraies
Je suis clairement une boulimique de lectures et je pense comme toi que, même inconsciemment, il y a une façon qu'on a de se présenter aux autres qui jouent dans cette surconsommation
Et en même temps je suis tellement addict du bienfait et de l'apaisement que cela me procure que je suis incapable de faire autrement 🫣