Brûlée vive
Jean·ne d'Arc de la phase finale du capitalisme, unissez-vous + le non book club
Egun on1,
cette édition véritablement printanière (j’y ai cru il y a deux mois avant de me retrouver à 0 degré à Bruxelles2) du non book club3 est plus resserrée, mais ouverte à toustes. Elle commence toujours par une réflexion, mais j’ai dû faire face à un problème de taille: comment réfléchir quand on est une terre brûlée ?
Au programme
Brûlée vive ou un portrait de la millenial en feu
Non Book Club mars-avril
Brûlée vive - portrait de la millenial en feu
Je répondais hier à des questions pour un site. On m’y demandait quelle était mon activité préférée qui n’était pas en lien avec mon travail.
J’ai répondu “dormir.”
Puis je me suis reprise : “Mon activité préférée, c’est de ne pas en avoir.”
C’est ce qu’on appelle filer la métaphore (ou méta-fort). Cela fait plusieurs mois que je tourne autour de la fatigue et la culture de l’effort ou de la productivité (la “hustle culture” des Américains.)
Je me suis attelée à la question grâce au book club Lire à la Marge avec Julia Marras : la paresse comme conséquence et remède à la productivité à tout prix. Mais, comme un bon cordonnier mal chaussé, j’ai écouté, opiné et dit “Oh la la, mais quelle bonne idée de moins travailler ! Je le mets sur ma to do list !”
Je vous ai et me suis posée la question de la productivité dans le lieu saint même de la lecture-loisir : être ou ne pas être consommatrice ou lectrice de livres, là est la question ?
A force de travailler à comprendre pourquoi je travaille - avec tous les privilèges qui sont les miens4 et qui m’offrent une soupape que beaucoup n’ont pas-, j’ai commencé à montrer des symptomes inquiétants. Peut-être y reconnaîtrez-vous les vôtres ?
Crise de rire en voyant mon agenda. Sinon, je suis en train d’organiser mon déménagement aussi.
Mauvaise foi et impression que tout a été dit et redit. Dernier cas en date, l’affaire Grasset. Quand je vois l’effarement autour du renvoi de Nora de Grasset, comme si l’on redécouvrait incessamment que la concentration des médias aux mains de million-ardaires (Bolloré inclus, mais clairement pas le seul du lot) était mauvaise pour la démocratie, mes globes oculaires quittent mes orbites tant je lève les yeux au ciel.

Cette concentration, Thierry Discepolo en parlait déjà dans la 3e édition La Trahison des éditeurs en 2023. Son essai m’avait inspiré une cartographie éditoriale en 2024. Julia Marras a écrit une excellente lettre sur le sujet la semaine dernière.
Mais en fait, c’est très bien qu’on en parle et qu’on en reparle. A un moment, ça va franchir le mur du son et rentrer dans de plus en plus d’esprits. Après tout, c’est le nerf de l’enseignement : pas la répétition, mais la reformulation.
Enthousiasme inexistant quand on me recommande le énième objet à lire, écouter et voir. Prenons pour exemples les infolettres : après l’engouement francophone sur subtack et autres plateformes associées, j’ai l’impression que l’on déchante. Sans parler de merdification de la plateforme (ça, on le sait), je crois qu’on arrive à un essoufflement des récits individuels (mais aussi des contenus). Je le vois dans les auteurices qui réduisent leur rythme de publication, mais aussi dans la fatigue que je ressens à partager mon attention. Je suis abonnée à une dizaine de lettres, mais j’en ai lu très peu ce dernier mois. Et je pressens que c’est une tendance forte sur la base de l’INSPM (l’inStitut nAtional des statistiques par moi). Et cela n’a rien à voir avec la qualité des lettres.
Comment retrouver l’enthousiasme ? J’ai une solution.
La sieste: prière et acte militant
Tricia Hersey, poétesse et militante africaine-américaine, a crée le “Nap ministry” ou ministère de la sieste. Par ministère, elle entend une fonction exercée au sein d’une Eglise plutôt que d’un gouvernement. Son projet est décidément spirituel. A ce propos, elle a écrit un manifeste : Rest is resistance (Little, Brown, 2022).
Le manifeste de Tricia Hersey est situé : en tant que femme noire, mère, théologienne reprend ses études en théologie au moment politique de Black Lives Matter, elle fait face à une grande violence institutionnelle, mais aussi quotidienne: racisme, classisme, misogynie. Le tiercé gagnant de l’oppression ! Le ministère de la sieste, dont elle est l’évêque revendiquée est autant une aspiration spirituelle qu’une performance artistique:
Elle part du constat suivant:
La culture de la réussite, axée sur la routine quotidienne, présente le travail incessant, la richesse matérielle et le surmenage comme des marques d’honneur. Se reposer, c’est entamer un processus qui permet de surmonter les traumatismes afin de pouvoir s’épanouir et revenir à notre état naturel : un état de sérénité et de repos.
Elle inscrit sa réflexion dans l’histoire des Africain·es-Américain·es en montrant comment la culture de l’effort est un nouvel esclavage qui veut transformer les minorités en zombies.
Mais surtout, elle inscrit cet épuisement dans la solitude dans laquelle nous place la phase finale du capitalisme :
Vous pensez que vous pouvez et devez tout faire vous-même, en raison de notre obsession pour l’individualisme et de notre déconnexion de la spiritualité. Rien de ce que nous accomplissons dans la vie n’est totalement exempt de l’influence de l’esprit et de la communauté. Nous ne faisons rien tout·es seul·es.
Je répète pour nous toustes : Nous ne faisons rien tout·e seul·es
A ce titre, je me suis régalée de l’énième liste du Nouvel Obs : les 50 Français qui vont faire demain qui, si elle se défend d’être un palmarès, se veut un florilège qui n’évite pas l’écueil de la liste de Noël néolibérale. Le fondateur de doctolib y côtoie Camille Etienne, celui de Mistral (OpenAI -baguette) la journaliste technocritique Nastasia Hadjadji. De quel “demain” le Nouvel Obs parle-t-il ? Parce que m’est avis que Nastasia Hadjadji et Arthur Mensch n’ont pas exactement la même vision de ce que demain, dans le monde de la tech, signifie.
Tricia Hersey propose un remède à ces listes et ces élucubrations: Allez vous allonger !
Voici les principes de son ministère.
Le repos est une forme de résistance, car il perturbe et s’oppose au capitalisme et à la suprématie blanche.
Nos corps sont un lieu de libération.
Les siestes ouvrent une porte vers l’imagination, la création et la guérison.
On nous a volé notre espace de rêve (ndt: DreamSpace dans son manifeste) et nous voulons le récupérer. Nous allons le reconquérir par le repos.
Cette question d’un DreamSpace me taraude. Parce que la culture de l’effort ne veut pas que nous rêvions, elle ne veut pas de réflexivité, de lenteur, de mûrissement, à l’instar d’ailleurs de Marc Andreessen, techno-fasciste soutien de Trump, qui clame haut et fort qu’il ne pratique surtout pas l’introspection. L’investisseur ne veut qu’aller de l’avant, aller plus haut même, à l’instar de Tina Arena5.
Je vous laisse digérer (et faire une sieste ?).
Le non book club du printemps naissant
Mes lectures ont reflété mes aventures semi-printanières, comme le montrent ces coups de cœur qui sont des coups de haches littéraires (sauf le dernier qui est une passion euh… pas vraiment triste, mais qui pose question.)
Révélation n°1: Ling Ling Huang et ses deux premiers romans.
Natural beauty (ed. Dutton, Penguin Random House)est une fiction spéculative qui fait réfléchir au croisement entre l’industrie de la beauté, la suprématie blanche et la beauté comme concept artistique. C’est brillant, avec un style déjà affirmé que j’ai trouvé musical : des variations, des motifs qui reviennent. Galvaudé peut-être ou projection de mon esprit épuisé par les colloques, mais l’autrice est violoniste et comme son héroïne est une pianiste qui a abandonné sa carrière, le rapprochement est évident.
Immaculate conception se déroule dans le milieu de l’art contemporain et pose la question de ce que l’on serait prêt·e à faire pour partager l’esprit d’une artiste qui est désignée comme un génie. Moi qui suis une bille en art (les lettres d’ Eva Kirilof sont ma ressource de prédilection pour déchiffrer cet univers), j’ai adoré ce livre qui mêle une réflexion sur ce qui fait le génie, les amitiés entre créatrices et les limites du social. C’est brillant, ça se lit comme du petit-lait. A quand la traduction ? Il faudrait une maison d’édition qui aime le fantastique/ la fiction spéculative, la littérature lesBIenne et la beauté. Des recommandations ?
Révélation n°2: Into the forest, Jean Hegland (Dial Press, Penguin Random House). J’arrive après la bataille puisque le livre a été publié aux Etats-Unis en 1996 avant d’être (re) traduite par Josette Chicheportiche en 2017 aux éditions Gallmeister (qui ont commis le magnifique Betty de Tiffany MacDaniel). A noter que la suite n’a été publiée qu’en français. J’ai trouvé le livre aussi angoissant - on ne lit pas cette fin d’une certaine civilisation avec les mêmes yeux en 2026 qu’en 1996)- qu’apaisant. Mais ça, c’était peut-être dû au brouillard de fatigue dans lequel j’errais. En fait, ce livre m’a fait l’effet d’un palimpseste car, en le lisant, il convoquait en moi d’autres récits spéculatifs de fin d’un monde que j’ai adorés : En un monde parfait de Laura Kasischke, La maison haute de Jessie Greengrass aussi.
Révélation n°3: Dahlia de la Cerda et ses deux recueils de nouvelles traduits par Lise Belperron et parus aux Editions du sous-sol (Editis), Chiennes de garde et Mexico Médée. Dans la continuité du réalisme magique, l’autrice nous raconte un Mexique du quotidien, de la violence et de la lutte féministe qui n’est pas sans rappeler Mariana Enriquez, publiée chez le même éditeur, pour le basculement soudain dans le fantastique. Mais là où Mariana Enriquez m’a fait frissonner de peur, j’ai surtout ri avec Dhalia de la Cerda. A mettre entre toutes les mains.
Révélation ou mauvaise habitude ? Scammer de Caroline Calloway, (Dead Dad Press, autopublié et non traduit). Je fais une exception aux règles du non book club puisque ce livre est lié à ma thèse. Caroline Calloway est un intérêt spécifique au croisement de l’arnaque (Scammer= arnaqueuse), de la naissance des réseaux sociaux (ici Instagram), et de la représentation de soi et de l’Amérique.
Imaginez une jeune Américaine de 22 ans qui décide de chroniquer sa vie à l’université de Cambridge sous forme de posts Instagram en 2014. Le compte explose. Imaginez qu’elle décroche un contrat d’édition pour un memoir adapté des légendes de ses posts Insta, un contrat de 375 000 dollars6. Imaginez que Caroline, après avoir dépensé les 100 000 dollars reçus à la signature, décide de dénoncer le contrat et doive donc rembourser cette avance. Maintenant, imaginez qu’elle : a) monétise ses stories amis proches, b) crée un Creativity Workshop Tour à 165 dollars le ticket dans plusieurs villes américaines qu’elle remplit, mais doit annuler car elle n’a pas réservé les salles prévues, oups et là c) elle voit paraître dans The Cut, un article intitulé “I was Caroline Calloway” dans lequel son ex-meilleure amie (selon ses dires) écrit qu’elle est l’autrice des légendes et du pitch qui a permis d’obtenir le contrat. Scandale dans les subcultures Internet. L’histoire continue jusqu’en 2023, mais je vous l’épargne. Scammer est un objet instagram, un livre qui n’en est pas un et le “memoir” que Calloway finit par écrire.
Bonus: des lecteurices qui ont commandé ce livre en 2020 ne l’ont toujours pas reçu, et s’en plaignent régulièrement dans les commentaires de ses posts.
La réponse de Calloway ? Poster des stories où elle écrit “My toxic trait is that I will do literally any sidequest except ship your book”/ “Mon défaut, c’est que je suis prête à faire n’importe quelle quête secondaire, sauf envoyer ton livre7.” Entre une performance à la Magritte “ceci n’est pas une arnaque, sauf que c’en est une sauf que non” et le cynisme d’une époque où, si tout est montré, rien n’est partagé. Hate the Instagame, not the player…
Les autres livres que j’ai aimés
L’immontrable, Pauline Delabroy-Allard (Julliard, Editis) : un très beau livre sur ce qui peut se voir et se dire lorsqu’il s’agit de deuil périnatal, et qui fait écho au compte instagram de l’autrice où elle chronique inlassablement sa vie.
This Kingdom will not kill me, Ilona Andrews (Tor, Macmillan) : de l’ikesai, un genre où l’héroïne se retrouve projetée dans un roman (le plus souvent de fantasy) qu’elle adore et connaît par coeur. Ultra efficace, avec un twist très bien amené qui m’a fait rosir d’admiration. Néanmoins, quelque chose me chiffonne dans ce roman, peut-être le fait que, si l’héroïne veut sauver le royaume de la tyrannie, elle n’en remet pas pour autant en question le fonctionnement. Allez, envoyez-moi Louise Michel dans ce roman et je le dévore.
You never forget your first, Alexis Coe (Viking press, Penguin Random House). Conseillée par une historienne, cette biographie de George Washington (premier président des Etats-Unis, d’où le titre) vient gratter là où les biographes hommes qui pontifient sur la grandeur du personnage. Un délice. J’ai beaucoup ri, mais aussi grincé des dents, notamment lorsque la biographe nous explique que les dents de Washington, noitoirement pourries, était un mélange d’ivoire d’hippopotame et autres animaux, mais aussi des dents arrachés à ses esclaves. Un texte qui remet le général aux chicots au centre du village suprémaciste blanc.
Famesick, Lena Dunham (Penguin Random House). Le livre compagnon de Scammer de Caroline Calloway, mais aussi de You never forget your first. Lena Dunham avait, en effet, proposé d’adapter l’histoire de Caroline Calloway en 2019. Quant à la comparaison avec George Washington ? Son récit nous montre qu’être une femme blanche dans les années 2010 est l’équivalent d’être un homme blanc à la fin du 18e siècle en terme de traitements des maladies. Famesick est, à bien des égards, un memoir gore proche de The Substance et je ne dis pas ça parce qu’Antonoff (l’ex de Dunham) a épousé Margaret Qualley, l’héroïne du film. Si Dunham s’est beaucoup fait accusée d’“oversharing”, un terme misogyne qui s’applique essentiellement à des femmes artistes accusées d’en montrer trop, de déborder, et surtout quand cela concerne leur corps, des corps considérés comme non standard, elle donne surtout à voir ce qu’est une maladie chronique confrontée à la culture de la productivité. De quoi étouffer durablement “a voice of a generation”.
Laster arte8,
Marion
Bonjour en basque
Présentement, je regarde l’averse tomber depuis ma fenêtre, partagée entre “c’est bon pour les récoltes,” ma méconnaissance totale de ce qui est bon pour les récoltes et ma déception profonde qu’il ne fasse pas beau. Je contiens des multitudes Walt (pas Disney).
Règles mises à jour non book club :
Le non book club est à destination des lecteur·ice·s, pas des auteur·ice·s, je n’y exprime que ma réflexion très située, c’est à dire avec ses limites et ses biais.
Je ne liste que les livres que je lis sans visée « utilitariste » et je surligne en gras les livres qui m’ont le plus touchée
Je ne parle pas de livres offerts par des professionnels, maisons d’édition… S’ils sont offerts par des ami·e·s, je le précise.
Je ne résume ni ne note les livres. Pour ça, vous avez Babelio & co.
Je mentionne les maisons d’édition (indépendantes ou pas) pour contextualiser la publication.
Ma blanchité, pas de handicap moteur ou visible, je parle aux animaux et j’ai la jeunesse éternelle (2 sur 4 de ces privilèges sont faux, saurez-vous retrouver lesquels ?).
Je vous avais prévenu, je suis fatiguée.
A ce moment de la lettre, mes lectrices autrices tombèrent en PLS, et pourtant, ce n’est que le début.
Et là, certaines d’entre vous se demandent peut-être “mais comment Marion a-t-elle eu le livre ?” Je vous dirais juste que je ne l’ai certainement pas commandé.
A bientôt en basque







"Mettre ne rien faire sur la to-do list", j'ai ri (un peu jaune, parce que c'est clairement moi).
J’ai longtemps fait la sieste pour rester productive lors de mes très longues journées de doctorante-parente, aujourd’hui, je la fais même quand je ne suis pas fatiguée 😇
Dahlia de la Cerda = banger